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samedi 1 novembre 2014

La petite histoire du mariage

Le mariage en tant qu’institution sociale est un sujet intéressant à analyser pour les féministes, car il a organisé et organise aujourd’hui encore les relations entre les femmes et les hommes. Le mariage donne un cadre social et légal au développement d’une famille et il structure la filiation. Il a pour but la procréation et la constitution d’une descendance. C'est aussi un pacte économique (c'est un moyen d'augmenter son niveau de vie, d'accroître son patrimoine, de transmettre ses biens …).
Jusqu'à très récemment le mariage était une institution ouvertement patriarcale : les femmes étaient sous l'autorité de leur père puis passaient sous celle de leur mari. Le mariage est aussi une manière d'encadrer la sexualité, la procréation et de contrôler le corps des femmes. Ainsi, dans le monde, l'adultère est généralement plus sévèrement puni pour les femmes, la stérilité peut être une cause de rupture du mariage, la virginité est valorisée chez les femmes ...
Nous allons ici nous intéresser à l'histoire du mariage en France, en remontant aux modèles antiques grecs et romains. L'origine du mariage n’est en fait pas connue des historiens et des ethnologues mais le mariage comme institution sociale date au moins de l'Antiquité.
Le mariage à Rome et à Athènes pendant l'Antiquité
Dans les civilisations grecques et romaines, le mariage est décidé par les hommes, généralement le père. Le mariage est alors une union sociale et juridique plus que religieuse. Pour les romains et les athéniens1 les femmes sont mineures tout au long de leur vie. Elles n'ont aucun droit civique ou politique.
A Rome, les filles peuvent être mariées dès l'âge de 12 ans mais elles le sont généralement plus tardivement. Le père de famille « pater familias » a tous les droits sur sa femme et ses enfants (même celui de vie ou de mort). Le mari peut répudier2 son épouse notamment pour stérilité et tentative d'avortement, à condition de restituer la dot à la famille de celle-ci. Les femmes ont pour devoir d'enfanter. Leur rôle est celui de gardienne du foyer. Elles reçoivent cependant une éducation et sont chargées de l'éducation de leurs enfants jusqu’à l'adolescence. Au fil du temps, les romaines les plus aisées gagnent en émancipation. Elles sont de moins en moins cantonnées à la sphère privée. Plus instruites et cultivées, elles participent à la vie culturelle et politique. Elles acquièrent le droit au divorce au début de l'Empire.

Portrait de Terentius Neo et son épouse, années 20-30, Pompéi,
musée archéologique de Naples

A Athènes, les filles et les femmes sont enfermées dans le gynécée, c’est-à-dire dans l’appartement réservé aux femmes dans l’habitation. Elles y vivent à l’écart du monde extérieur et même des membres masculins de leur famille. C’est le tuteur de la femme (généralement le père) qui choisit l’époux. Les femmes doivent assurer la continuité de la famille en donnant une descendance légitime à leur mari : des garçons qui hériteront du patrimoine. Les femmes, souvent analphabètes, doivent devenir des maîtresses de maison (tisser, coudre, gérer les domestiques).

Scène familiale de gynécée, v. 430 av. J.-C.,
musée national archéologique d'Athènes

La christianisation du mariage
La christianisation du mariage est une étape importante dans l'histoire de celui-ci. Elle s'effectue au Moyen-Âge. Sous les mérovingiens (Ve – VIIe siècle), on se mariait sans encore se préoccuper de religion. Le mariage est un acte de droit civil jusqu’à l'époque carolingienne (VIIème-Xème siècle). Il s'inscrit dans la continuité du mariage romain. Le concubinage et les mariages multiples sont fréquents. Le nombre d’épouses est un signe extérieur de richesses. Par exemple, le roi Dagobert et Charlemagne avaient plusieurs épouses légitimes et des douzaines de concubines. L'Église va donc renforcer son contrôle et établir de plus en plus de règles face à ce qu'elle considère comme un relâchement des mœurs. Elle cherche à revaloriser le mariage en le christianisant et en le rendant indissoluble. Il devient le symbole de l'union du Christ avec l'Église. Le mariage est admis comme un « remède à la concupiscence3». Il canalise la  sexualité dans un cadre strict : celui de la procréation. Virginité et chasteté prennent une place très importante dans les valeurs. L'Église proclame que le mariage n'est valable que s’il y a consentement mutuel (ce n'est donc plus le consentement paternel qui est nécessaire). Au Xème siècle, le mariage civil disparaît complètement au profit du mariage religieux.
A la Renaissance, un édit d'Henri II renforce la toute-puissance du père. Les enfants doivent demander l'autorisation paternelle jusqu'à 30 ans révolus afin de se marier. Le père peut déshériter un enfant qui se marierait contre son avis. A cette époque, les mariages clandestins se multiplient.

Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg,
Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460
Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 332 (Livre de Charles IV le Bel)

La Révolution française rétablit le mariage civil
La Révolution française (1789) va faire changer le statut de l'Église4. Le mariage est alors scindé en deux. D’une part, il devient un contrat civil qui dépend de l'État et d’autre part, un sacrement qui continue d’être assuré par l'Église. Le mariage religieux est facultatif, il est d'ordre privé et n'est pas reconnu par la loi. De sacrement indissoluble, le mariage devient un contrat révocable : le divorce “résulte de la liberté individuelle” et donne la possibilité de dissoudre une union pour différents motifs dont l’incompatibilité d’humeur. Les unions libres se multiplient, particulièrement au sein des classes populaires. Les couples se marient bien souvent à l’arrivée d’un enfant pour lui donner un état civil.
Le code civil : un grave recul pour les femmes
Napoléon Bonaparte instaure le code civil en 1804. A propos du mariage, l’article 213 indique que “Le mari doit protection à la femme, la femme obéissance à son mari”. Selon le souhait de Bonaparte, on lira ce texte au moment du mariage civil pour éviter que les femmes “oublient le sentiment de leur infériorité” et pour “leur rappeler avec franchise la soumission qu’elles doivent à l’homme qui va devenir l’arbitre de leur destinée”5. Au sein du couple, le mariage redevient alors plus inégalitaire qu’il ne l’était au lendemain de la Révolution. La femme, en se mariant, perd une partie de ses droits. Elle est en incapacité juridique6 et redevient une « éternelle mineure ». Elle doit même demander l'autorisation de son mari (qui disposera le cas échéant du salaire de sa femme) pour exercer une profession. En 1810, le Code pénal fait de l'adultère un délit - bien plus lourdement condamné pour les femmes (maison de correction) que pour les hommes (seulement flagrant délit). Le mari qui craint de voir un enfant adultérin entrer dans la famille par le biais de la femme « fautive » peut venger son honneur par un homicide qui bénéficie d’une certaine tolérance. Napoléon supprime le divorce pour incompatibilité d’humeur et le restreint au seul divorce pour faute. En 1816, sous la Restauration, le divorce est complètement interdit. Malgré les tentatives des socialistes et des féministes lors des révolutions de 1830 et de 1848, il faut attendre le retour des républicains et la loi Naquet, en 1884 pour le rétablissement du droit de divorcer mais uniquement pour faute (adultère, condamnation, sévices graves).
Cent ans après son instauration et grâce à une mobilisation féministe grandissante, le Code civil est progressivement remanié. Dès 1906, la féministe Nelly Roussel7 déplore que le mariage soit l'unique possibilité des femmes pour subvenir à leurs besoins et que le travail ne permette pas l’indépendance des femmes. Elle lutte pour supprimer les dispositions les plus aberrantes du Code civil de 1804 : elle appelle à l'abolition de l'obligation d’obéissance à l’époux qu'elle assimile à de l'esclavage. Elle prône une union choisie, fondée sur l'amour, et le droit à la contraception et à l'avortement, avec une dissociation de la sexualité et de la procréation.
Portrait de Nelly Roussel

Le mariage contemporain
Au XXe et XXIe siècles, le mariage contemporain basé sur l’amour émerge. Grâce à une baisse de l’influence de la religion et à une laïcisation grandissante de la société, le couple devient une affaire privée. Il y a une évolution du droit des femmes dans les familles. Elles gagnent peu à peu en autonomie. En 1907 les femmes peuvent jouir de leur salaire et acquérir des biens mais doivent encore demander l’autorisation de travailler à leur mari. En 1938 la notion de “puissance maritale” et l'incapacité juridique des femmes mariées sont abolies.
Dans les années 50 et 60, les femmes mariées sont encore enfermées dans leur rôle de mère de famille. Elles doivent servir leur mari, préparer les repas, s’occuper de la maison et des enfants … Pour les chrétiens, la femme est tenue responsable de l'harmonie conjugale et pour cela, doit être dévouée à son mari8 (exécuter les tâches qu’il lui demande mais aussi être douce, aimante, attentionnée dans le privé, être honnête, digne, pudique, etc). L'échec du mariage incombe souvent aux femmes, accusées de tous les maux (trop dépensières, acariâtres…)
Dans les années 70, les femmes du mouvement de libération des femmes (MLF) se dressent contre ce modèle. Certaines le rejettent, car elles le voient comme une institution bourgeoise et conservatrice. La sexualité se libère grâce aux combats pour l’accès à la contraception et pour le droit à l’avortement. Le nombre des divorces progresse (30 000 en 1967 contre 152 000 divorces en 2007) mais il est encore difficile et coûteux. Les droits des femmes divorcées ne sont pas toujours respectés.


Reportage du JT de 20 heures le 20 novembre 1971 sur une grande manifestation de femmes à Paris à l'appel du Mouvement de libération des femmes. Les manifestantes revendiquent la liberté sexuelle, la contraception libre et gratuite, et la liberté de l'avortement. Une partie d'entre elles entre dans une église où est célébré un mariage pour montrer leur opposition à cette institution. Elles clament "mariage, piège à con !".

Durant ces années, les femmes continuent à gagner en autonomie :
1965 : elles peuvent travailler sans autorisation du mari, ouvrir un compte en banque en leur nom propre et en disposer librement
1970 : suppression de la notion de chef de famille pour le mari. L’autorité parentale devient conjointe.
1975 : une réforme du divorce permet de relativiser la gravité de la séparation


La première reconnaissance sociale de l’union des couples homosexuels verra le jour en 1999, avec la création du PACS, un contrat d’union civile qui certes ne donne pas autant de droits que le mariage mais qui repose néanmoins sur la solidarité et l’égalité. En 2013 le mariage est finalement ouvert aux couples de même sexe !

Deux jeunes filles s'embrassent à Marseille, le 23 octobre 2012,
lors d'une manifestation anti-mariage pour tous organisée par l'association Alliance Vita.
AFP/ Gérard Julien
Dans les dernières décennies, la législation encadrant le droit au mariage a complètement changé. Le mariage n’est plus une norme impérative, les unions libres sont courantes et le divorce se banalise.
Dans le droit, le statut de la femme mariée est, aujourd’hui, égal à celui de l’homme. Cependant, dans les faits les inégalités demeurent entre les femmes et les hommes en couple : 80% des tâches domestiques sont toujours assumées par les femmes, les femmes devenues mères sont généralement freinées dans leur carrière contrairement aux pères9. Ces inégalités découlent de l’histoire du mariage qui a, jusqu’à récemment, placé les hommes en position d’autorité sur les femmes et qui a confiné ces dernières au rôle de la “bonne ménagère”.

Suzanne, OLF59, octobre 2014

1 – Nous nous intéresserons au modèle athéniens car la Grèce n'est pas un État unifié à l'époque mais elle est constituée de centaines de cités qui fonctionnent chacune à leur manière.
2 – Répudiation : moyen de dissoudre le mariage par décision unilatérale du mari pour une raison quelconque. La femme n’a aucun recours. Le divorce, lui, est une procédure judiciaire qui permet une séparation plus équilibrée.
3 – Concupiscence : Penchant pour les plaisirs sensuels
4 – Le décret de la Constitution civile du clergé, voté par l'Assemblée constituante le 12 juillet 1790 et sanctionné par Louis XVI le 24 août, réorganise le clergé séculier, achevant la transformation du statut de l'Église de France amorcée notamment par l'octroi de la tolérance aux non-catholiques, la suppression des ordres religieux et la nationalisation des biens ecclésiastiques.
5 – Sabine Jeannine Da Costa, L’histoire du mariage, éditions de La Martinière, pp.118-119
6 – « En 1804, le Code Napoléon affirme l’incapacité juridique totale de la femme mariée : interdiction d’accès aux lycées et aux Universités, interdiction de signer un contrat, de gérer ses biens, exclusion totale des droits politiques, interdiction de travailler sans l’autorisation du mari, interdiction de toucher elle-même son salaire, contrôle du mari sur la correspondance et les relations, interdiction de voyager à l’étranger sans autorisation, répression très dure de l’adultère pour les femmes, les filles-mères et les enfants naturels n’ont aucun droit » http://8mars.info/le-code-napoleon
7 – A propos de Nelly Roussel : Christelle Taraud, « Veux-tu être mon égale ? », Libération, 15 octobre 2010 http://www.liberation.fr/vous/2010/10/15/veux-tu-etre-mon-egale_686584
8 – BONUS !
Vous pouvez lire en ligne sur le site de la BNF Gallica, des ouvrages édifiants datant du début du siècle mais qui étaient encore largement diffusés dans les années 1960 :

9 – Thomas Couppié et Dominique épiphane, « Vivre en couple et être parent : impacts sur les débuts de carrière », Céreq - Centre d’études et de recherches sur les qualifications, http://www.cereq.fr/cereq/b241.pdf

Pour compléter : vous pouvez aussi consulter la chronologie de l'histoire des droits des femmes de france tv éducation dans laquelle il y a beaucoup de dates concernant le mariage et le divorce. Les textes d'explications sont enrichis d'images et de vidéos d'archives. 

vendredi 29 novembre 2013

Le manifeste des « 343 »

En 1971, le journal Le Nouvel observateur publie une pétition, intitulée « La liste des 343 françaises qui ont le courage de signer le manifeste Je me suis fait avorter ». Cette pétition avait pour but de faire éclater au grand jour la question de l'avortement et de la maternité choisie pour les femmes. Nous sommes en 1971. Les prémices des révoltes féministes aux États-Unis commencent à faire entendre leurs échos en France. Dans la société d'après mai 68, la sexualité tend à se libérer, mais, malgré la loi Neuwirth autorisant la prise de contraception, adoptée en 1967, les femmes seraient 6% à prendre la pilule. Elles sont, en revanche, des milliers à avorter clandestinement chaque année, au risque de leur santé et de leur vie. Les plus aisées pouvaient partir en Angleterre, où l'avortement était légal.

Dans la lutte pour la dépénalisation et la légalisation de l'avortement, le Mouvement de libération des femmes (MLF) naissant, s'organise dans la revendication pour l'autonomie reproductive des femmes et pour l'élimination des risques liés à la pratique de l'avortement clandestin.


Le slogan « Un enfant si je veux, quand je veux » en est l'illustration parfaite.



L'initiative

Nicole Muchnik et Jean Moreau, tous deux journalistes au Nouvel observateur, ont l'idée de faire témoigner, publiquement et en nombre des femmes connues qui auraient subi un avortement au cours de leur vie. Cette prise de parole collective de ces différentes personnalités publiques les mettraient à l'abri d'éventuelles poursuites.

L'idée est soumise au MLF, divisé quant à la suite à donner.
En effet, pour une grande partie de ses militantes, radicales, anticapitalistes et marxistes, il est hors de question de s'allier avec la « classe bourgeoise », si concernée soit-elle par le combat féministe. L'idée trouve tout de même un écho favorable auprès de certaines militantes, à l'instar d'Anne Zelensky, une des fondatrices du MLF. Avec l'aide de Simone de Beauvoir, elles écrivent le manifeste. Il s'agit de trouver les mots justes et les phrases qui accrochent. Se pose aussi la question de l'inclusion des hommes dans le débat et dans la rédaction du manifeste. Finalement, cette proposition sera écartée. Il s'agit là d'un combat de femmes pour les femmes.

Christine Delphy évoque très bien cette question de l'« intrusion » des hommes dans les débats et assemblées féministes, par la manière, d'une part, dont les militantes du MLF ont dû, lors de leurs premières réunions, écarter physiquement les hommes qui voulaient y assister, estimant que leur présence était indispensable, le combat devant être mixte. Elle explique d'autre part que les cortèges des manifestations pour l'avortement libre sont composés d'hommes devant et de femmes derrière.

Finalement, le titre du manifeste « Je me suis fait avorter » est adopté. Simone de Beauvoir en rédige la version finale et le texte commence ainsi :
« Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »
Parmi les principales signataires :
  • Simone de Beauvoir, écrivain,
  • Christiane Rochefort, écrivain,
  • Christiane Dancourt, écrivain,
  • Micheline Presle, actrice,
  • Marguerite Duras, écrivain,
  • Françoise Sagan, écrivain,
  • Bulle Ogier, actrice,
  • Gisèle Halimi, avocate,
  • Jeanne Moreau, actrice,
  • Agnès Varda, photographe, réalisatrice,
  • Yvette Roudy, femme politique,
  • Marina Vlady, actrice,
  • etc.
Ces signatures sont principalement celles de personnes issues de milieux aisés (écrivains, artistes, enseignantes, avocates, etc.). La plupart d'entre elles ont sans doute eu la possibilité d'avorter à l'étranger, dans des conditions plus acceptables. Une partie du MLF fustige ces bourgeoises, mais le Nouvel Obs, hebdomadaire généraliste de gauche, veut se mobiliser, à l'instar de Jean Moreau et de Jean Daniel (un des fondateurs du journal et alors directeur). Les signataires du manifeste hésitent à le faire publier dans le Nouvel Obs, et proposent le texte au Monde, à Politique Hebdo, ou encore France Soir. Tous ont refusé.

Après de houleuses négociations avec le MLF, qui ne veut pas se faire instrumentaliser, le 5 avril 1967, le Nouvel Obs publie la « liste des 343 françaises qui ont le courage de signer le manifeste Je me suis fait avorter ». Le MLF obtient une tribune d'une page intitulée « Notre ventre nous appartient ».

Le journal arrête la liste des signataires à 343. Après la publication, des centaines de témoignages, de demandes de signature, de lettres de soutien ont continué d'arriver à la rédaction du journal.

Réception du manifeste

Si les esprits chagrins de l'époque ne tardent pas à faire entendre leur hostilité (milieux catholiques, journaux de droite titrant Le manifeste des culs ensanglantés »), l'initiative est aussi saluée, relayée dans d'autres journaux (l'évocation la plus célèbre encore aujourd'hui est celle de Cabu dans Charlie Hebdo, titrant « Le manifeste des 343 salopes »), et reprise à l'étranger (Romy Schneider dans Stern).

Pour les féministes, le Manifeste des 343 constitue une grande avancée. La justice ne poursuivra personne. Des militantes du MLF fondent, avec Gisèle Halimi, l'association « Choisir ». Parallèlement, le Mouvement français pour le planning familial (MFPF), alors tout juste agréé mouvement d'éducation populaire, densifie son réseau de centres d'information sur la contraception. Le mouvement vit également une lutte interne entre les membres qui pensent que l'objectif de l'association a été atteint avec l'application de la loi Neuwirth et qu'il faut donc la dissoudre, et les autres qui veulent inscrire leur combat dans une lutte politique et sociale.
Après ce vacarme médiatique en est venu un autre : celui du procès de Bobigny.
Marie-Claire Chevalier, mineure, décide d'avorter illégalement à la suite d'un viol, avec l'aide de sa mère et de deux autres adultes. Son violeur la dénonce, elle est donc inculpée pour avortement illégal. Gisèle Halimi, jeune avocate au barreau de Paris, fait de cette affaire un véritable procès politique. La jeune fille sera relaxée, la mère, condamnée à 500 francs d'amende avec sursis, les deux complices de la mère, relaxées. Le procès, médiatisé, a déchaîné les passions.
Enfin, en février 1973, le Nouvel Obs publie un nouveau manifeste, le « Manifeste des 331 », signé par des médecins revendiquant avoir pratiqué des avortements clandestins. Parmi eux, on peut retenir le nom du professeur René Frydman (à l'origine du premier bébé éprouvette en 1982).

Le 17 janvier 1975, après des débats houleux, le Parlement adopte la Loi Veil, relative à la dépénalisation et à la légalisation de l'avortement sous certaines conditions (limite de dix semaines de grossesse, autorisation pour les mineures, etc.), complétant ainsi la Loi Neuwirth de 1967, légalisant la contraception.

"Manifeste des 343 salopes" versus "Manifeste des 343 salauds"

Pour conclure : l'expression de Cabu dans Charlie Hebdo (qui est en réalité « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement ? ») est restée, et le manifeste continue d'être appelé « le manifeste des 343 salopes ».




Des années plus tard, des jeunes féministes ont lancé une pétition visant à enlever le mot « salope » du manifeste, ce qui a fait vivement réagir Jeanne Moreau, qui tient à le rester. De même, Nicole Muchnik, à l'origine du manifeste avec Jean Moreau, à la sortie de Charlie Hebdo, avait trouvé « cela amusant ».
Alors, salope ou salaud, quelle différence ? Quels enjeux derrière ces deux qualificatifs ?
Le dictionnaire de l'Académie française, dans sa 8e édition, définit ainsi le mot « SALOPE » : adj. féminin. Qui est sale, malpropre. Substantivement, au figuré et par injure, Une salope, Une femme de mauvaise vie. La définition du mot « SALAUD, AUDE » est la suivante : n. Celui, celle qui est sale. Il s'emploie surtout figurément. C'est un salaud, une salaude. On l'emploie aussi comme adjectif. Cet homme est bien salaud. Il est injurieux et grossier.
Ces deux acceptations sont donc surtout employées aujourd'hui dans une forme figurée, et si l'étymologie est sans doute la même (le mot « sale »), on constate que « salope » est employé avec une forte connotation sexuelle, « salaud », pas nécessairement. Le salaud est un connard, un individu grossier, malpoli, ordurier, etc.

Or, quand il est question des ces deux manifestes (les 343 et les 343 salauds), les deux qualificatifs semblent revendiqués. Mais qu'est-ce qui est revendiqué ? Pourquoi Jeanne Moreau tient à rester une salope et pourquoi Frédéric Beigbeder déclare-t-il être un salaud ?
En ce qui concerne les 343 « salopes », le mot « salope » était pertinent car il s'agissait pour les femmes concernées de montrer au grand jour une hypocrisie les concernant : la femme qui avorte est maintenue dans le silence car son acte est passible de poursuites ; elle est surtout vouée à la honte, celle d'avoir eu des rapports sexuels et de ne pas en assumer ensuite les conséquences. Mais quid des hommes qui ont eu des rapports sexuels avec ces femmes ? Pourquoi n'ont-ils pas honte ? Pourquoi ne sont-ils pas voués au silence ? Pourquoi ne sont-ils pas reconnus responsables ? C'est ce que pointe le titre de Charlie Hebdo.
Le mot salope est donc ici revendiqué car il est symbole d'une lutte et d'une dénonciation.
S’agissant de nos 343 salauds, nous savons parfaitement ce qui est revendiqué (liberté sexuelle, liberté d'aller voir les putes, liberté d'être un « hétéro-connard » assumé et décomplexé, etc.), et cela semble se passer de commentaires.



Amandine

Sources

- Wikipedia : Manifeste des 343
- Le Nouvel Observateur : Sophie des Deserts, « L'histoiresecrète du « Manifeste des 343 salopes » », Le Nouvel Observateur, n° 2160, 30 mars 2006
- Assemblée nationale : Loi n° 75-17 du 17 janvier1975 relative à l'interruption volontaire de la grossesse (publiée au Journal officiel du 18 janvier 1975)
- Christine Delphy, L'ennemi principal, T.1, Syllepses, 2013

jeudi 14 novembre 2013

"We can do it !" et "Rosie the Riveter"

Avant même leur entrée en guerre en décembre 1941, les États-Unis s’engagent dans une production intensive de matériel militaire. Les origines de cette politique remontent à la décision prise par les États-Unis en 1938 d’autoriser les ventes d’armes en gros à la France et à la Grande-Bretagne. Grâce à cette politique, ces deux pays vont pouvoir se procurer des quantités considérables de matériels militaires et d’avions. Pour exemple, en 1940, la France, la Grande-Bretagne et les pays du Commonwealth ont acheté 90 % de la production d’avions américains et rien que pour le mois de juin 1940, les alliés ont acheté pour 43 millions de dollars de matériel militaire aux américains.


En février 1941, Winston CHURCHILL – Premier Ministre Britannique - fait une déclaration à l’attention des américains au cours de laquelle il dit : « Donnez-nous les outils et nous finirons le travail ». En réponse à cette déclaration, le Président Franklin D. Roosevelt présente un projet de loi permettant aux États-Unis de « fabriquer, vendre, prêter, transformer, louer ou échanger » tout matériel de guerre à tout pays dont la défense serait jugée nécessaire à celle des États-Unis. Ce projet de loi aboutira à la signature le 11 mars 1941 de la loi Prêt-Bail (Lend-Lease). La loi Prêt-bail contribuera de façon déterminante à maintenir la machine de guerre alliée en fonction en permettant en effet la fourniture du matériel terrestre, naval, aérien, la livraison de nourriture, de vêtements, de matière première,… aux alliés. Dès lors, d’énormes marchés sont signés avec les entreprises américaines, et cette accélération de la production relance l’économie américaine qui sort enfin de la crise dans laquelle elle était plongée depuis 1929.


Suite à l’attaque de Pearl Harbor par les japonais, le 07 décembre 1941, les États-Unis se retrouvent presque du jour au lendemain directement impliqués dans le conflit de la 2nde guerre mondiale. Il faut à nouveau (et rapidement) envisager d’augmenter la production. Les hommes étant mobilisés, la pénurie de main d’œuvre se fait rapidement sentir dans les usines, et le travail des femmes devient alors une nécessité pour le gouvernement américain.



Le 06 janvier 1942, le Président Franklin D. Roosevelt lance un véritable défi à l’industrie américaine en annonçant le Victory Program, un programme d’économie de guerre visant à produire des quantités croissantes de matériel de guerre. Ce programme entrainera les États-Unis dans une production de matériel militaire jamais égalée. Les industries convertissent leur production : des entreprises comme FORD et CHRYSLER interrompent leur production de voitures au profit de l’assemblage d’avions, de chars, d’automitrailleuses … Les entreprises du bâtiment se lancent désormais dans la construction de chantiers navals. Des millions d’emplois sont ainsi créés.



Le gouvernement américain comprend assez rapidement qu’il est difficile de mobiliser la population en vue de produire un gigantesque effort de guerre alors que le territoire national n’est pas directement menacé. Il décide donc de lancer un vaste programme de propagande. Par le biais de campagnes d’affichage, de films, de la presse, …. il valorise le travail des ouvriers et explique que, pour qu’un soldat soit victorieux sur le front, il faut qu’à l’arrière la production militaire soit suffisante et de bonne qualité. Le travail en usine est désormais considéré comme un acte patriotique. Les femmes, particulièrement concernées par cette propagande, sont fortement incitées à rejoindre les usines d’armement, ou tout autre secteur de l’industrie.


« Nous avons du travail à faire et une guerre à gagner… MAINTENANT ! »

Il faut convaincre la société de la nécessité de mettre les femmes au travail. La propagande doit aider à convaincre les dernières réticences des américains les plus conservateurs. Ce qui ne pouvait être envisageable avant-guerre l’est devenu avec le conflit.


« Je suis fière… Mon mari veut que je participe »


En juin 1942, les États-Unis créent un bureau de l’information de guerre (Office of War Information ‘OWI’). Ce bureau cherche (entre autres choses) à promouvoir le patriotisme en organisant des campagnes de propagande, dont les campagnes pour le recrutement des femmes pour l’effort de guerre.


Des photographes comme Alfred T. PALMER et Howard R. HOLLEM sont sollicités par ce bureau pour effectuer des séries de photos de femmes au travail, immortalisant ainsi l’engagement massif des femmes dans l’industrie lourde du Victory Program.


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Les magazines américains de l’époque regorgent d’articles sur l’effort de guerre, de nombreuses photos des femmes au travail dans les usines sont publiées.

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Le gouvernement américain encourage également les entreprises à faire leur propre propagande en faveur de l’effort de guerre. 

C’est dans ce contexte qu’en 1942, l’usine Westinghouse Electric commande à l’artiste J. Howard MILLER une série de 42 affiches prônant l’effort de guerre au sein de l’entreprise. Chacune de ces affiches sera affichée pendant 15 jours dans l’usine puis on la remplacera par une autre de la série. L’affiche la plus populaire de cette série est celle dont le slogan est « We can do it ! »




Pourtant, cette affiche n’a été tirée qu’à 1800 exemplaires et n’a été vue à l’origine qu’au sein des usines de la Westinghouse Electric (du 15 au 28 février 1943). Les usines ciblées par cette affiche étaient surtout l’usine de Pittsburgh en Pennsylvanie et les usines situées dans le Midwest, qui comptaient parmi leurs employés une forte proportion de femmes (on y produisait des doublures de casques militaires imprégnées d’une résine plastique). 



Les autres affiches de la série avaient des slogans à connotation assez paternaliste, faisant la promotion de l’autorité de la direction et des compétences des employés. Elles encourageaient les travailleu-rs -ses à travailler plus, à fournir un travail de qualité, à respecter les valeurs et la hiérarchie de l’entreprise, à optimiser l’organisation du travail, à respecter les règles de sécurité, etc. Ces affiches avaient également pour objectif de remonter le moral des travailleurs, de réduire l’absentéisme et les conflits au sein de l’entreprise, d’encourager le travail en équipe …

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Le slogan « We can do it ! » n’a probablement pas été interprété par les ouvriers de l’usine comme un élément donnant du pouvoir uniquement aux femmes ou comme un encouragement à l’émancipation des femmes. Les salarié-es auront probablement interprété ce slogan dans le sens « Les employé-es de la Westinghouse peuvent le faire ! », (en travaillant ensemble, hommes et femmes).

Pour créer cette affiche, J. Howard MILLER se serait inspiré d’une photographie prise par un photographe de l’agence UPI (United Press International) d’une jeune ouvrière dans une usine du Michigan, Géraldine HOFF-DOYLE alors âgée de 17 ans, penchée sur une presse avec un bandana à pois sur la tête. Théorie très répandue mais parfois controversée, notamment par Charles A.RUCH, un historien de la Westinghouse Electric et ami de J. Howard MILLER, qui doute de la relation entre la photo de Géraldine HOFF-DOYLE et la femme figurant sur l’affiche ‘We can do it !’, car d’après celui-ci J. Howard MILLER s’inspirait pour ses créations plus de modèles vivants que de photographies.




Après 40 ans d’oubli, cette affiche a été redécouverte en 1982 grâce à un article du WASHINGTON POST consacré aux affiches à connotation patriotique issues de la collection des Archives Nationales. Depuis, cette image est souvent associée au féminisme, à sa promotion et à l’émancipation des femmes. L’utilisation que l’on fait aujourd’hui de cette affiche est donc finalement assez éloignée de son objectif initial. 



D’autre part, depuis sa redécouverte, on identifie également souvent (et ceci à tort) la femme représentée sur cette affiche comme étant Rosie The Riveter, alors qu’il s’agit bien de deux choses différentes.



Le nom de Rosie the Riveter est apparu ultérieurement, dans une chanson patriotique devenue très populaire durant la guerre, écrite par Redd EVANS et John Jacob LOEB en 1942, mais qui n’a été diffusée et popularisée qu’en 1943 par le Quartet The Four Vagabonds.




Cette chanson nous parle d’une jeune femme prénommée Rosie qui travaille à l’usine (elle assemble à l’aide de rivets des fuselages d’avions) pendant que son petit-ami est au front. Cette jeune femme abandonne les futilités et les plaisirs de la vie pour participer à l’effort de guerre ; elle incarne un peu le nouvel ‘idéal féminin’ durant la guerre. Les paroles décrivent exactement le genre de rôle que le gouvernement attend des femmes en temps de guerre :





Elle est sur la chaîne à son poste
Elle fait l’histoire, travaillant pour la victoire
Elle est vigilante contre le sabotage
Assise sur le fuselage
Cette frêle petite peut faire plus qu’un grand gaillard

Rosie a un chéri Charlie
Charlie est un Marine
Rosie protège Charlie
En travaillant sans limite avec sa riveteuse
Quand elle fut récompensée
Sa fierté était à son comble
Il y a quelque chose de vrai dans nos couleurs rouge, bleu et blanc

Pendant que d’autres filles sont dans les bars
Buvant des Martinis, mangeant du caviar
S’il y en a une qui leur fait honte, c’est bien Rosie

Tout le monde admire la scène
Rosie au travail sur un B-19
Elle ne gazouille jamais, n’est jamais nerveuse ou irritable

Parfois elle est pleine d’huile et de graisse
Faisant sa part pour vivre
Elle garde l’équipe au travail
Eux qui adorent glander

Rosie achète des tas de War Bonds
Cette fille est pleine de bon sens
Elle voudrait en acheter encore plus
Elle met tout son argent pour la défense
Le Sénateur Jones qui est dans le secret
A crié ça à la radio « jusqu’à Berlin
On va en entendre parler »
A Moscou on l’acclamera

Rosie la Riveteuse


Cette chanson a un énorme succès et dès lors, le prénom de Rosie commence à incarner toutes les femmes travaillant dans l’industrie dans le cadre de l’effort de guerre.


Quelques mois plus tard, c’est l’illustrateur le plus populaire du pays, Norman ROCKWELL, qui va enfin mettre un visage sur cette fameuse Rosie The Riveter et la faire définitivement entrer dans l’Histoire, en la représentant sur la première de couverture du SATURDAY EVENING POST du 29 mai 1943.






Cette couverture représente une femme (dont l’emploi est clairement identifié grâce au pistolet à riveter posé sur ses genoux), se prénommant Rosie (son nom est inscrit sur sa sacoche) en pleine pause déjeuner et piétinant l’ouvrage d’HITLER (Mein Kampf) sur fond de drapeau américain. Le message est assez clair : grâce à son travail et à sa participation à l’effort de guerre, Rosie aidera à écraser HITLER.

En ce qui concerne la pose de Rosie, N. ROCKWELL s’est inspiré d’une peinture du prophète Isaïe réalisée par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine.




Le gouvernement américain a profité du succès de la chanson et de la popularité de la peinture de Norman ROCKWELL pour intensifier encore un peu plus sa propagande en faveur de l’effort de guerre féminin. Les magazines de l’époque sont incités à écrire des articles en faveur du recrutement des femmes dans les usines, laissant entendre à celles-ci qu’elles obtiendraient un bon salaire, de la reconnaissance, que grâce à leur travail elles sauveraient la vie de nombreux soldats, que plus elles travailleront, plus vite la guerre sera finie … On publie également un grand nombre d’articles sur des femmes riveteuses, soudeuses, conductrices d’engin, agricultrices,… laissant présager aux femmes que les métiers jusqu’alors réservés aux hommes leur sont désormais accessibles.

Peu à peu, le mythe de ‘Rosie the Riveter’ s’installe, et au fil du temps Rosie devient un modèle pour beaucoup de femmes américaines de cette époque.

Lorsque les États-Unis sont entrés en guerre, 12 millions de femmes exerçaient déjà une profession. Grâce à la propagande et au patriotisme ambiant, c’est plus de 6 millions de femmes qui vont entrer pour la première fois dans le monde du travail. La plupart de ces 6 millions de nouvelles recrues sont des femmes mariées, avec enfants, ce sont en général des femmes blanches issues de la classe moyenne. Pour elles, le travail à l’extérieur est une idée nouvelle car, jusqu’alors, ces femmes étaient plutôt cantonnées dans la sphère privée, contrairement aux femmes issues des minorités et des classes inférieures qui avaient déjà, quant à elles, plus ou moins investi le monde du travail salarié (le plus souvent pour des raisons économiques).
La guerre va introduire des changements majeurs dans la vie des femmes américaines. 

Même si avant le conflit, une partie des femmes étaient déjà implantées dans le monde du travail, elles exerçaient pour la majorité d’entre elles des métiers typiquement féminins, des métiers de service, mal rémunérés, souvent pénibles, peu valorisants … Les besoins de production de guerre combinés avec le départ des hommes sur le front des opérations offrent aux femmes l’opportunité d’accéder à une plus large gamme d’emplois et d’obtenir de meilleures rémunérations. Ces femmes découvrent qu’elles peuvent avoir aussi un rôle à jouer en dehors de la sphère privé, qu’elles sont capables de se ‘débrouiller’ en l’absence de leur mari. Beaucoup d’entre elles entrevoient désormais le travail comme la clé de voûte de l’émancipation, qui leur permettra d’accéder à l’indépendance et à l’autonomie financière.

Malheureusement, les campagnes de propagande utilisées pendant la guerre n'ont jamais eu comme objectif d'apporter des changements permanents à la place des femmes dans la société. Au contraire, les idées du gouvernement étaient claires, le recrutement massif des femmes ne devait être que temporaire et ne devait servir qu’à combler la pénurie de main-d’œuvre durant la guerre. À la fin des hostilités, le gouvernement a lancé une nouvelle campagne de propagande, invitant cette fois les femmes à céder leurs emplois aux hommes, en leur rappelant au passage que l’atout principal des femmes était leur capacité à prendre de soin de leurs maisons, de leur famille … Beaucoup de femmes ont tout simplement été licenciées, d’autres ont quitté leur emploi (soit d’elles-mêmes mais parfois aussi sous la pression de leur mari ou de leur famille) d’autres se sont vu proposer par leurs employeurs des postes moins bien rémunérés, plus ‘féminins’…

En clair, après-guerre un grand nombre de femmes sont retournées au foyer et à leurs tâches ménagères … et l’augmentation du taux de natalité durant ces années d’après-guerre n’a fait qu’amplifier le phénomène.



Ceci dit, on peut quand-même considérer que l’effort de guerre des femmes a joué un rôle émancipateur pour bon nombre d’entre elles, puisqu’après-guerre, le nombre de femmes occupant un emploi n’est jamais retombé en dessous des niveaux de ceux constatés avant-guerre. Ce qui laisse à penser que cet épisode de l’Histoire a un tantinet changé les mentalités et que les filles et petites-filles des Rosie ont continué sur la voie tracée par leurs mères et leurs grands-mères.



Il est assez amusant de constater ici que Rosie the Riveter, tout comme l’affiche ‘We can do it !’, sont parvenues à devenir des symboles du féminisme dans les années 80 malgré leurs racines plutôt patriotiques et paternalistes ... Ce qui montre qui les images peuvent avoir plusieurs vies, qu’elles peuvent être vues et interprétées de manière différente selon les époques et qu’elles peuvent s’adapter à une autre cause ou à un autre but que celui pour lequel elles ont été créées ; mais à condition d’oublier le contexte historique qui les a vues naître … L’attitude frondeuse de Rosie et de la femme représentée sur l’affiche de J. Howard MILLER a sans doute beaucoup aidé à transformer ces deux représentations en icônes du féminisme …


Laurence (avec la précieuse collaboration d'Hélène)

Sources

Harvey Sheridan Rosie The Riveter : real women  workers  in world war II

Rosie the Riveter: Women Working During World War II 


Penny Colman Rosie The Riveter image 

Docs populi  ‘Rosie The Riveter’ is not  the same as ‘We can do it !’

James Kimble and Lester Olson Visual Rhétoric representing Rosie The Riveter. Myth and misconception in J.Howard Miller’s ‘We can do it !’ poster

Dird William L Rubenstein Harry R Design for victory

Wikipédia

Rosie Pictures: Select Images Relating to American Women Workers During World War II

World War II and the Postwar Years in America: A Historical and Cultural Encyclopedia, Volume 1


American Women during World War II: An Encyclopedia


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